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– Eh Philippe, moi je dis : on essaye et on voit si ça passe ou pas avec le débardeur, non ? Tu me connais, moi. Tu sais que je peux le faire, hein ? Philippe reste silencieux en regardant
l’autre type manœuvrer son porteur.
– Tu me connais, hein, Philippe, j’y suis déjà passé, là, hein. On dirait que les gars, ils veulent pas travailler. Ah ça ! moi, je comprends pas pourquoi qu’ils veulent pas travailler.
Philippe ne répond toujours pas. Une fois dans la voiture, il s’explique : « Sylvain et les autres gars que tu as vus, ils bossent à leur compte. Un débusqueur ou une abatteuse, ça peut aller chercher dans les 400 000 euros. Ils ont les emprunts de leur machine à rem – bourser. C’est pour ça qu’ils veulent bosser même si la météo n’est pas bonne. Mais c’est le marchand de bois qui les emploie qui paie les
amendes s’il y a un souci. »
On se rend ensu ite pas très loin pour voir un ouvrier de l’ONF qui laboure la terre d’une parcelle au tracteur. Même constat. Le gars nous prévient : « Je vais m’arrêter de labou – rer, je m’enfonce de trop. Le sol est comme une éponge. » On passe voir l’état du chemin qui a été rénové dix jours auparavant. Philippe fait la moue en le voyant parce que, lorsque nous pressons du pied les cailloux de la route, de l’eau remonte. « Mouais… Pas sûr que ça tienne
bien, ce truc-là », il dit.

À midi, on déjeune dans la cuisine, le télé – viseur allumé. La grève pour les retraites est sur toutes les chaînes. La télévision parle sur tout des métros parisiens et des trains d’Île- de-France bloqués. Vu de Bouzy-la-Forêt, dans le Loiret, ça fait un décalage. « Nous, c’est pas qu’on n’a pas de trains, c’est qu’on n’a plus de gares », constate Philippe. Celles de Gien, de Sully-sur-Loire et de Châteauneuf-sur-Loire ont fermé il y a longtemps. Ce n’est pas le
désert des transports non plus : « Ça a été rem – placé par les bus du département. Il y en a plu – sieurs par jour. »
L’après-midi, nous rendons visite à des chasseurs. Ils n’ont pas pris grand-chose. Leurs chiens sont excités. Nous apercevons l’un d’eux qui marche seul en bordure de forêt : « Lui, il cherche son chien comme c’est là », dit Philippe. En roulant dans les chemins, ce dernier soupire parce que deux chasses à courre ont eu lieu ce week-end et que les par – ticipants ont défoncé les chemins en y creusant des ornières avec les roues de leurs gros 4 × 4. Cette après-midi-là et le jour suivant, nous passons encore quantité de temps dans notre Berlingo : nous inspectons le barrage d’un étang ; nous rendons visite à d’autres cession – naires ; nous inspectons d’autres parcelles ; nous rencontrons d’autres marchands de bois ; nous buvons d’autres cafés à la maison fores – tière. Nous n’attrapons aucun braconnier.
Durant ces jours, Philippe ne s’occupe que de « ses » arbres : ceux qu’il doit encore marteler ; ceux qu’il va faire planter. Si tout se passe bien, d’ici à deux petits siècles, les jeunes chênes de 2019 seront récoltés.
est reporter.
Dans J’ai vu des hommes tomber (Don Quichotte, 2012), il dresse un tableau des précaires. Il a publié deux vastes enquêtes en immersion. La première, Dans la peau d’un migrant (Fayard, 2015), retrace son périple de Peshawar à Calais : il a voyagé grimé en clandestin pour approcher les passeurs. La seconde, Dans la peau d’un maton (id., 2011), évoque le quotidien des gardiens de prison à Fleury-Mérogis et à Orléans, qu’il a partagé.
FRANÇOIS OLISLAEGER est dessinateur. Après des études à l’école Émile-Cohl de Lyon, il se lance dans le dessin de presse. Puis collabore en 2013 avec la chorégraphe Mathilde Monnier et s’intéresse à l’art avec sa biographie Marcel Duchamp : Un petit jeu entre moi et je (Centre Pompidou-Actes Sud, 2014). Dernier album : Écolila (Actes Sud, 2019).
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ZADIG
MARS
2020

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